Une limite a été franchie
À Shawinigan, une banderole raciste a tenté de rétrécir le Québec. Dans ce texte publié dans Le Devoir, je réfléchis à ce que cet événement exige de nous : condamner clairement le racisme, refuser les amalgames et rebâtir un « nous » assez solide pour tenir debout sans exclure.
Publié dans Le Devoir le 4 juin 2026
Une vingtaine de personnes masquées. Un drone pour filmer la scène. Une banderole. Six mots : « Je me souviens d’un Québec blanc. »
Ce matin-là, j’avais autre chose à écrire. Sur la fatigue qui traverse le Québec. Celle des familles qui calculent l’épicerie. Des jeunes adultes qui repoussent l’idée d’avoir des enfants ou d’acheter une maison faute de logement abordable. Des citoyens qui ont l’impression de payer beaucoup, de recevoir trop peu, et de ne plus savoir vers qui se tourner.
Puis cette image de Shawinigan est apparue. Une limite a été franchie.
Le masque dit déjà quelque chose. On veut occuper l’espace public sans se montrer. Revendiquer sans assumer son visage. Intimider sans répondre de ses actes. Transformer la haine en spectacle, puis se cacher derrière l’anonymat.
Depuis, on apprend qu’un militant néonazi s’attribue le mérite de cette mise en scène sur les réseaux sociaux. Cela rend l’événement encore plus grave. Il ne s’agit plus seulement d’une image choquante. Il s’agit d’une action pensée pour provoquer, faire parler, occuper l’espace public et tester notre réaction collective.
Cette image ne résume pas le Québec. Mais elle exige une réponse. Elle blesse des familles, des enfants, des citoyens qui se demandent soudain si le « nous » québécois les inclut vraiment.
Les réactions politiques ont été rapides. De la première ministre aux élus municipaux, tous ont condamné le geste. L’Assemblée nationale a voté unanimement pour dénoncer la haine et le racisme. Il fallait le faire.
Condamner le racisme est le premier pas. Le vrai travail commence après : rebâtir un « nous » assez solide pour s’affirmer par sa langue, son histoire, ses valeurs et sa manière de vivre ensemble, sans jamais réduire le Québec à une couleur de peau.
Bouc émissaire
Ce qui s’est passé à Shawinigan appartient à l’extrémisme organisé. Mais il exploite un réflexe qui nous est plus familier : transformer un malaise en cible. On voit à quel point ce « nous » est fragile chaque fois que la pression monte.
Quand les ressources manquent, quand les services débordent, quand les familles s’inquiètent, la tentation revient vite : chercher un responsable.
Depuis quelque temps, notre espace public en cherche à tour de rôle. Un jour, ce sont les élus. Le lendemain, les cadres. Puis les riches. Puis les fonctionnaires. Puis les immigrants. Puis ceux qui ont une prime, une assurance, un avantage, une maison, un revenu plus élevé ou une sécurité que d’autres n’ont plus.
Chaque groupe devient, selon le moment, le symbole commode d’un problème beaucoup plus vaste. Plus que jamais, nous devrons tenir deux exigences en même temps.
La première : résister à l’amalgame. Ne pas confondre les inquiétudes légitimes des citoyens avec cette mise en scène raciste. On peut débattre d’immigration, de langue, de logement, de services publics, de capacité d’accueil, de laïcité. On doit même le faire. Franchement. Sérieusement.
La seconde : résister à la tentation de trouver le coupable parfait. Un parti. Un discours. Des années de débats identitaires. Ce réflexe rassure. Il donne l’impression de comprendre vite. Mais il nous évite de regarder notre propre responsabilité dans le climat que nous laissons se dégrader.
Derrière nos écrans, que disons-nous parfois dans le débat public que nous hésitons à assumer à visage découvert ? Même derrière un écran, nos mots ont un poids. Ils tracent peu à peu la limite de ce que nous tolérons.
Ce que nous tolérons dans nos propres paroles, nous finissons par le tolérer de ceux qui nous gouvernent. Et ce que nous exigeons de nous-mêmes, nous pouvons l’exiger d’eux.
Choc démocratique
Dans quatre mois, il y aura des élections. Une campagne révèle ce que les partis proposent. Elle révèle aussi ce qu’ils acceptent de nourrir pour gagner.
Les inquiétudes des citoyens sont nombreuses et légitimes. Les élus ont la responsabilité d’y répondre avec clarté, courage et dignité. Reconnaître les problèmes. Exposer les faits. Proposer des chemins. Sans jamais abîmer le lien qui nous tient ensemble.
La scène de Shawinigan doit nous servir d’arrêt.
Un choc démocratique. Un moment pour prendre acte de ce qui s’est blessé. Pour refuser que cette image devienne une scène de plus dans le bruit de nos colères — ou pire, le prétexte d’une fracture encore plus profonde.
Car c’est peut-être cette fissure qu’ont exploitée ceux qui portaient ces masques. Nous avons de bonnes raisons d’être inquiets. Nous avons aussi la responsabilité de ne pas laisser nos peurs rétrécir ce que nous sommes.
L’attente doit être élevée. Envers les élus, certainement. Envers nous-mêmes, tout autant. À Shawinigan, des gens ont caché leur visage pour rétrécir le Québec. À nous, maintenant, de montrer le nôtre. Et d’en faire le visage d’un Québec assez sûr de lui pour tenir debout sans exclure.
Lire le texte complet dans Le Devoir
