Ce que la photo ne montrera pas
Élections Québec 2026 : la parité se mesure au nombre ; le pouvoir, au poids d’une voix autour de la table. Ce que la photo ne montrera pas.
Dans quelques semaines, il y aura une photo officielle prise dans l’enceinte de l’Assemblée nationale. Celle ou celui qui formera le gouvernement posera au centre, entouré de ses ministres. Sur quoi notre regard s’attardera-t-il ? On comptera les femmes. On comptera les visages issus de la diversité. On annoncera un pourcentage, en espérant qu’il tombe dans la zone paritaire.
La caméra cadrera les visages. Elle ne montrera pas la pièce où se prennent les décisions. Ni qui aura voix au chapitre, qui se taira, comment on débattra avant de trancher.
La parité se mesure au nombre ; le pouvoir, au poids. Le nombre, nous savons le compter. Le poids, c’est ce que pèse une voix au moment de trancher. Aucune photo ne le montre. C’est pourtant là que se joue la compétence collective d’un gouvernement, et donc la qualité de ses décisions. Qui ne voit sa société qu’à travers les mêmes regards décide avec les mêmes angles morts.
Avant la photo, il y a eu les investitures. Selon le Groupe Femmes, Politique et Démocratie (GFPD), les femmes représentent près de 46 % des candidatures des principaux partis, mais seulement 42 % des candidatures dans les circonscriptions considérées comme sûres ou gagnables. Du côté de la diversité, une analyse du Devoir révèle que, sur 112 candidats, seuls 10 se présentent dans une circonscription où leur parti est donné favori. En 2022, les femmes avaient obtenu 46,4 % des sièges. Un recul est possible.
Il y a les candidates, et il y a les élues.
Ce phénomène a notamment été documenté lors d’élections fédérales par le politologue Marc-André Bodet, de l’Université Laval, et Melanee Thomas : leurs travaux ont montré que les partis ont tendance à présenter des candidates dans des circonscriptions où la victoire est peu probable. L’écart se forme donc avant même que les électeurs aient à se prononcer. Or, la sélection des candidatures passe par plusieurs mains, du chef aux militants. Nul besoin de choisir consciemment d’écarter des profils. Le mécanisme peut agir à notre insu.
Puis viendra la photo elle-même. La composition du caucus imposera déjà ses limites. Moins il comptera de femmes, plus le choix sera étroit. Et même paritaire, la photo alignera des visages qui n’auront pas le même poids.
Reste ce que la photo ne montrera pas : la pièce. En février 2020, une loi adoptée dans la nuit a mis fin au mandat des élus scolaires du réseau francophone. Comme les autres directions générales de ce réseau, j’ai reçu pour quelques mois les pouvoirs que, chez nous, seize commissaires exerçaient la veille. J’ai senti ce que pèse une décision qui ne dépend que d’une voix, jusque dans les soirs de fatigue. Et j’ai compris que personne ne voit seul ses propres angles morts. Je pouvais décider seule. J’ai choisi de soumettre à des instances transitoires les décisions qui engageaient le plus l’organisation. Elles y étaient débattues autour d’une table, puis consignées et rendues publiques. Ma responsabilité restait entière ; le regard, lui, était partagé.
La concentration du pouvoir est une tentation pour quiconque gouverne. Nos campagnes électorales la nourrissent. Nous y cherchons un leader, un style, une personnalité. Plus le pouvoir se concentre, moins les autres voix portent, même dans un conseil paritaire.
Il y a ce moment, familier autour de bien des tables, où arrive un dossier ficelé la veille, dans un cercle plus restreint. Quelqu’un demande : « Tout le monde est d’accord ? » Un silence. On passe au point suivant.
On peut siéger à une table paritaire sans y déplacer quoi que ce soit. Le consensus n’y est alors qu’une façade.
Former une équipe est toujours un exercice d’équilibre. Former un conseil des ministres l’est plus encore, entre les régions, l’expérience, les compétences et les sensibilités du caucus. La tâche n’a rien d’enviable. Dès l’assermentation, on verra pourtant quelles responsabilités auront été confiées aux femmes et aux personnes issues de la diversité, et quelle place elles occuperont dans les comités ministériels, où se prépare une partie des décisions. Avec le temps, on verra si leurs voix infléchiront ces décisions.
Gouverner exige les deux : qui siège et comment on décide.
Un pourcentage suffira à nous rassurer. Or ce que nous regardons oriente ce que font ceux qui nous gouvernent. Si nous ne regardons que la photo, c’est la photo qui sera soignée. Elle fera l’actualité quelques jours. Ce qui se décidera dans la pièce, nous en vivrons les effets bien plus longtemps.