Débattre sans désigner
Un congrès préélectoral de Québec solidaire. Une salle qui applaudit. Un nom lancé du podium. Et en 48 heures, le débat sur la richesse collective disparaît derrière un affrontement de réseaux sociaux.
Publié dans Le Devoir le 23 mai 2026.
Un congrès préélectoral de Québec solidaire a mis en scène un mécanisme que nous reconduisons collectivement sans le nommer : désigner une cible plutôt que débattre d'une idée. Ce texte pose une question sur le procédé lui-même, et sur ce qu'il coûte à la démocratie.
Cette scène révèle quelque chose de nous. Elle expose un mécanisme que nous reconduisons collectivement, souvent sans le nommer.
Plus de douze mille personnes dorment dans la rue au Québec. Les grandes fortunes, elles, ne cessent de croître. Des économistes sérieux, des milliardaires eux-mêmes, réclament depuis des années une fiscalité plus exigeante envers les plus fortunés. Québec solidaire propose une taxe de 1 % sur les patrimoines dépassant 25 millions de dollars et de 2 % au-delà de 100 millions. Cette proposition mérite d’être entendue. Critiquée. Débattue sur le fond.
Ce n’est pas là que le bât blesse.
Devant une salle de militants, sous les caméras, un nom devient symbole : François Lambert. Le cellier, la bouteille de vin du vendredi soir, l’argent de poche. Rien n’a été laissé au hasard.
Puis la réplique est venue. Indigne du débat public. Personne n’a à se taire parce qu’il n’a jamais signé de chèque de paie. La parole économique n’appartient pas seulement aux entrepreneurs. Elle appartient à toute la société. À ceux qui créent des entreprises, à ceux qui y travaillent, à ceux qui cherchent leur place, à ceux qui dépendent des services publics, à ceux qui en assurent la continuité, à ceux qui paient le prix des choix collectifs. Mais la brutalité d’une réplique ne doit pas nous empêcher de regarder ce qui l’a précédée. Les deux gestes relèvent du même réflexe : désigner plutôt que débattre.
Il y a une différence entre critiquer une position et fabriquer un personnage. Entre débattre d’une mesure fiscale et placer un visage devant la foule pour incarner ce qu’on veut dénoncer. Ce geste-là n’est pas anodin. Il légitime une logique qui ne s’arrête jamais à sa première cible. L’histoire nous l’a appris, ici et ailleurs : désigner un ennemi pour mobiliser finit toujours par dépasser l’intention de ceux qui l’ont lancée. Aujourd’hui, c’est un entrepreneur. Demain, ce sera qui ? Un fonctionnaire ? Un immigrant ? Un syndicaliste ? Un médecin ? Chaque fois, le procédé est le même : réduire une personne à ce qu’elle représente, puis faire porter à son nom tout le poids d’un problème.
C’est ainsi que la démocratie s’érode. Pas dans un grand fracas. Silencieusement. Une désignation à la fois. Dans la tête de ceux qui regardent et qui se demandent : est-ce que je peux encore prendre la parole sans devenir, à mon tour, la cible de quelqu’un ?
J’ai passé une partie de ma vie à diriger des organisations publiques : il existe un fossé entre parler pour faire lever une salle et parler en sachant que, le lendemain, il faudra encore rassembler des gens qui ne pensent pas pareil.
Gouverner commence là. Dans cette retenue. Dans cette discipline. Dans le refus de sacrifier le débat pour les applaudissements.
Ceux qui aspirent à gouverner ne parlent pas seulement pour mobiliser leur base militante. Ils envoient un signal à toute la société. Ils montrent ce qu’ils jugent acceptable pour convaincre, pour rallier, pour exercer le pouvoir.
La fiscalité des grandes fortunes est un sujet sérieux. Un parti peut la défendre avec force, avec clarté, avec courage. Il peut rappeler que toute grande fortune se construit sur des routes, des écoles, des institutions que la société entière finance. Ces arguments existent. Ils sont solides. Ils n’ont pas besoin d’une cible pour tenir debout.
Dans ces mêmes écoles, nous demandons à notre jeunesse de débattre sans humilier, de critiquer sans désigner, de perdre avec dignité et de gagner sans écraser. Nous leur enseignons que les idées se défendent sans avoir besoin d’un ennemi.
Puis ils nous regardent faire de la politique.
Ce débat sur la richesse collective mérite mieux qu’un affrontement de noms propres.
Il mérite d’être tenu comme si nous avions encore l’ambition de nous parler.
Comme si nous décidions d’en être à la hauteur.
C’est cela, au fond, ce que gouverner exige.
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