Débat sur la natalité | Concentrons-nous sur les moyens de la rendre possible

Je suis mère de quatre jeunes femmes dans la vingtaine. Elles me disent vouloir des enfants. Aucune ne voit aujourd'hui comment ce désir pourrait prendre forme.

Débat sur la natalité | Concentrons-nous sur les moyens de la rendre possible

Publié dans La Presse le 7 mai 2026 — section Dialogue/Témoignages.

Je suis mère de quatre jeunes femmes dans la vingtaine. Elles sont libres, instruites, ambitieuses, chacune à leur façon. Elles me disent vouloir des enfants. Aucune ne voit aujourd’hui comment ce désir pourrait prendre forme. Comment accueillir un enfant, en prendre soin, en assumer la responsabilité, lorsqu’on cherche encore ce qui devrait être la base : se loger, se nourrir, payer ses comptes, tenir financièrement sans dépendre de l’aide des parents ?

Mes filles peuvent compter sur nous. Mais même lorsqu’un tel soutien existe, il ne remplace pas la dignité de construire sa propre vie. Et pendant qu’elles cherchent ces conditions minimales, le temps ne ralentit pas. Dans 10 ans, il sera tard. Pour certaines, peut-être trop tard.

Devront-elles renoncer aux enfants qu’elles désirent ? Cette question n’est pas abstraite. Elle traverse ma maison, maintenant.

C’est de là que devrait partir le débat sur la natalité : non pas de l’intention prêtée à celles et ceux qui s’en préoccupent, mais de ce qui rend ce choix possible, ou non.

Les chiffres ne font que confirmer ce que plusieurs familles sentent déjà. L’indice de fécondité au Québec est tombé à 1,33 enfant par femme. Selon le Conseil du statut de la femme, chez les jeunes femmes de 19 ans qui envisagent d’avoir un enfant, la moitié en souhaitent deux, et 28 % en souhaitent trois. Cet écart mérite qu’on s’y arrête – non pas pour demander aux femmes de combler une courbe démographique, mais pour comprendre pourquoi ce désir se heurte si vite à ce qu’on appelle, tout simplement, faire sa vie.

Transmettre le Québec

Ma mère, elle, parlait français avant même de mettre les pieds au Québec. À 22 ans à peine, elle a quitté l’Égypte, seule. Elle a choisi le Québec pour ce qu’il représentait à ses yeux : une société francophone en mouvement, où une promesse d’égalité commençait à s’ouvrir aux femmes. Mon père avait grandi à Verdun. Québécois de naissance, là où ma mère l’était devenue par choix. Ensemble, ils m’ont appris que l’appartenance se construit dans une langue qu’on habite, dans une confiance reçue et dans ce qu’on choisit d’en transmettre plus loin.

Ce Québec-là, je veux le transmettre à mes filles. Mais une société ne transmet vraiment que ce qu’elle rend encore possible.

Le mot natalité est devenu un mot piégé. À peine apparaît-il dans le débat public qu’on lui attache la soutane, la mère assignée au foyer, l’utérus contrôlé, la tradwife. Cette mémoire n’est pas inventée. Elle appartient à notre histoire. Elle doit nous garder vigilants. Mais lorsqu’elle devient la seule grille de lecture, elle empêche de voir le présent.

On ne demande plus quels obstacles empêchent des femmes, des couples, des familles d’avoir les enfants qu’ils désirent. On cherche l’intention à prêter au fait même de s’en préoccuper. Appelons les choses par leur nom : c’est un raccourci intellectuel. Et ce raccourci a un effet sans équivoque – il ferme le débat au moment précis où il faudrait le tenir.

La distinction essentielle, je la vis depuis que mes filles sont adultes : vouloir que les femmes aient plus d’enfants n’est pas la même chose que leur en donner les moyens réels. Une logique instrumentalise. L’autre redonne du pouvoir d’agir.

Je connais aussi cet autre soupçon : celui qui suit encore les femmes lorsqu’elles refusent de choisir entre la maternité et l’ambition. J’ai dirigé des écoles, puis un centre de services scolaire de 72 établissements, avant d’exercer la fonction de sous-ministre adjointe à l’Éducation. J’ai fait ce chemin en élevant quatre enfants. Et j’ai entendu, moi aussi, cette question qu’on ne pose pas aux hommes : « Quatre enfants ? Et tu veux vraiment devenir directrice ? »

Parler sérieusement de natalité, ce n’est pas demander aux femmes de porter seules l’avenir d’un peuple. C’est regarder ce qui rend la parentalité difficile à concrétiser pour trop de jeunes adultes : des loyers et des prix d’achat hors de portée, une épicerie qui gruge le revenu, des services publics qui manquent, des milieux de travail encore trop peu adaptés à la vie familiale, un partage des responsabilités parentales qui demeure inégal. C’est cela, le vrai débat. Les conditions dans lesquelles cette génération vit.

Ma mère a choisi le Québec parce qu’elle croyait qu’une femme pouvait y devenir davantage que ce qu’on attendait d’elle. Je veux que mes filles puissent encore croire en ce Québec-là : un Québec qui ne leur dicte pas quoi être, mais qui leur donne les moyens de choisir.

Ce que je défends, c’est cette liberté-là. Pour mes filles. Pour celles qui n’ont pas de filet. Pour toutes celles qui veulent avancer sans qu’on leur dise quoi vouloir, quoi sacrifier, quoi devenir.

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Se basant sur son expérience familiale, Marie-Dominique Taillon offre une autre perspective sur le débat à propos de la natalité au Québec.