La buée sur la visière

La buée sur la visière
Photo de Alyssa Coulter sur Unsplash

Publié dans La Presse le 5 mars 2026 — section Dialogue/Témoignages.

À l’heure où l’on s’interroge sur le vivre-ensemble, l’autrice s’arrête sur un geste qui en dit long : au hockey compétitif, la poignée de main d’après-match recule chez les garçons à partir de l’adolescence.

Dans un vestiaire de hockey, il y a l’odeur des équipements humides, le ruban qu’on arrache, le bâton qu’on refait. Et, surtout, des vies ordinaires : celui qui arrive un peu trop tôt, celle qui revient après longtemps, ceux qui n’ont jamais lâché la glace – toujours justes, déjà l’œil sur la rondelle.

Et puis il y a nous. Après la journée. Le corps chargé d’années, les jambes lentes à se délier. On chute, on jure à voix basse, on se relève, on y retourne. Le hockey a quelque chose d’unique : il te ramène dans ton corps. Il t’arrache au reste.

On attache le casque. On claque la visière. Dans le corridor, les lames mordent le sol. L’air froid te saisit. Un patin sur la glace, puis l’autre. Ça craque. Le sang te remonte d’un coup. Sans un mot, tu redeviens joueur.

Et là, tout s’accélère. Intensité. Émotion. On encaisse. On résiste.

Jusqu’à la sirène. Ce son coupe net le courant. La sueur refroidit, la buée colle à la visière. L’adrénaline retombe. Dans la tête, ça rembobine : des éclairs, des j’aurais dû. C’est là que se tient le seuil, entre le feu du match et le retour au monde ordinaire.

Dans les ligues adultes, ce seuil a un rituel : on se serre la main après le match. Un pas vers l’autre, la paume encore chaude. La fierté descend d’un cran. On ferme le match. On rouvre le monde.

Or, au hockey mineur, le geste se déplace, surtout dans les catégories compétitives. Chez les garçons, la poignée de main se fait de moins en moins à la fin. De plus en plus au début.

Dans la Ligue de hockey d’excellence du Québec (LHEQ), la différence est écrite noir sur blanc : au féminin, la poignée de main se fait à la fin du match, par toutes les joueuses ; au masculin, avant le match, entre les joueurs partants.

Le hockey mineur est sous tension. Les officiels se font plus rares, les bénévoles s’épuisent. On comprend la tentation : réduire les frictions. Mais la question demeure : qu’est-ce qu’on cesse d’enseigner aux garçons en déplaçant ce seuil ?

Contourner plutôt qu’enseigner

Hockey Québec encadre la poignée de main comme un geste d’esprit sportif – au début ou à la fin – et prévoit qu’on puisse y renoncer si l’ambiance ne s’y prête pas. Une règle, et une marge. Peu à peu, dans bien des ligues, la marge est devenue la règle. Et l’usage normalise un réflexe humain : contourner, plutôt qu’enseigner.

Car cette poignée de main n’est pas qu’une politesse. C’est un apprentissage de maîtrise de soi : une brève traversée du conflit, quand l’ego est à vif et que la frustration cherche où se poser. Après une défaite, tendre la main apprend l’autonomie : faire avec la déception, sans la déverser sur l’autre.

Alors, pourquoi maintenir ce seuil chez les filles, et le déplacer chez les garçons ? Qu’est-ce qu’on suppose des garçons, pour décider à leur place qu’ils ne sauront pas se retenir ? L’exigence demeure pour les filles ; elle se relâche pour les garçons. Deux poids, deux mesures. Et ce n’est pas anodin : déplacer le geste, c’est déplacer la barre.

Parce qu’après la sirène, il ne reste plus de jeu pour canaliser l’émotion. Il reste le corps. La défaite qui brûle. La victoire qui gonfle. C’est dans ces secondes qu’un jeune apprend, ou n’apprend pas, à se tenir. À force d’éviter ce passage, on finit par n’en garder que le minimum symbolique. On ne traverse plus, on passe à côté.

Et si l’on renversait la pratique ? Redonner à la poignée de main sa place après le match, avec un encadrement clair, tenu collectivement. Semaine après semaine, des jeunes – garçons et filles – arrivent à cet âge où le corps s’embrase plus vite, où le cœur se vexe plus fort, où la dignité reste maladroite. Juste avant les premières amours : leurs refus, leurs blessures.

Le hockey offre un terrain unique pour apprivoiser cette chaleur-là sans la laisser devenir violence, sans la laisser nourrir l’intolérance : apprendre à perdre avec dignité, à gagner avec humilité, à tendre la main à celui qu’on vient d’affronter.

Il y a, juste après la sirène, un moment où la buée reste prise sur la visière. On voit flou. Sur le fort respire. On est encore dedans, même si c’est fini. La poignée de main, c’était peut-être ça : un essuie-glace. Un geste simple qui aide à retrouver la netteté. À remettre l’autre dans le paysage.

Au Québec, l’hiver dure longtemps. Et chaque jour, quelque part, reviennent ces secondes après la sirène.

Je n’ai pas de solution magique. J’ai une question : à quel endroit apprend-on encore la dignité, quand l’émotion monte et que le jeu ne protège plus ?

Marie-Dominique Taillon