Et si on rallumait les lumières du gymnase ?
Publié dans La Presse le 27 octobre 2025 — section Dialogue/Témoignages.
Il y a des histoires qu’on porte toute sa vie.
La mienne commence à Verdun, dans une classe de 6e année où mon père, enseignant passionné, écrivait des pièces de théâtre pour ses élèves.
C’était sa façon d’enseigner la vie et de donner chair aux savoirs : le français par les textes, les mathématiques par les décors, la géographie par les régions traversées dans l’imaginaire, la culture québécoise par de vrais voyages scolaires financés grâce aux représentations.
Les familles, issues d’un milieu ouvrier et souvent modeste, prenaient part aux projets : confectionner un costume, peindre un panneau, monter une structure.
Mon père semait la confiance : en soi, en l’école, en la communauté.
Nombre de ces parents portaient une mémoire blessée de leur propre parcours d’élèves : jugement, honte, rejet.
Dans la classe de « M. André », un regard accueillant les attendait. Ils osaient revenir dans ces murs autrefois associés à l’échec et, sans le savoir, transmettaient à leurs enfants la confiance retrouvée en l’école, où priment respect, estime et ouverture.
Pour lui, l’école devait rester ouverte. Le soir et les week-ends, il rallumait les lumières du gymnase et laissait entrer le quartier. Ces moments réparaients. Dans les dernières semaines de sa vie, il écoutait la chanson Petit patron d’Yves Duteil, les yeux embués d’amour et de fierté : « J’ai été un petit patron des naufragés », me disait - il.
À ses funérailles, 40 ans plus tard, d’anciens élèves ont dit combien il les avait marqués. Mon père avait compris que l’éducation commence par la dignité et se tient par l’appartenance.
C’est à cette histoire que j’ai repensé en lisant l’article relatant l’annulation, à Montréal, d’une foire de partage de vêtements d’hiver, faute de budget pour payer un concierge un samedi. Une décision administrative, un gymnase fermé, des familles qui ne franchissent plus la porte, un quartier privé d’un de ses rares lieux de rencontre. Et ce matin, « Exit le « plafond », place à la « cible » », titrait La Presse : la ministre promet « plus de latitude ».
Regardons maintenant ce que la nouvelle « latitude » change dans la logique comptable des décisions.
Dans un centre de services scolaire d’environ 200 établissements, autoriser trois activités communautaires un samedi par école équivaut à 600 journées de conciergerie, près de deux équivalents temps complet. Cette dépense est-elle un service « direct » à l’élève ? Poser la question, c’est y répondre. Reste alors : quels professionnels ne seront pas embauchés pour respecter la cible d’effectifs – éducation spécialisée, psychoéducation, orthopédagogie ?
Après la logique froide des chiffres vient celle des visages, des gestes et des liens qu’aucun budget ne sait additionner.
De plus, 600 journées sont autant d’occasions de rencontres. À 50 personnes par activité, cela représente quelque 30 000 parents. Pour plusieurs, ce passage recrée le lien entre familles, école et communauté. Ces gestes s’impriment dans les mémoires et les quartiers.
On parle souvent des services « directs » aux élèves. On dit « administratif » comme on dirait « superflu ». Pourtant, la secrétaire tient le fi l des jours, le concierge tient les clés des lieux, la direction tient le cap quand le vent se lève. On peut rebaptiser les règles, parler de « plafond » ou de « cible » ; tant qu’on hiérarchise les métiers selon leur distance apparente par rapport à l’élève, on fragilise les conditions mêmes de sa réussite. Couper dans ces métiers, c’est demander à un arbre de porter des fruits sans tronc ni racines.
Les gestionnaires nous rassurent : les enfants recevront leurs manteaux d’hiver. Ce qu’on perd ici, c’est le lien, ce fil invisible qui relie les familles à leur communauté. Depuis que nous avons, à juste titre, sorti les églises des écoles, l’école demeure l’un des derniers lieux où se tisse concrètement le vivre-ensemble. Un espace laïque où l’on apprend à faire société, quelles que soient les histoires vécues.
La recherche le montre : la réussite dépend d’abord de l’environnement de l’élève –contexte socio familial, acquis, motivation –, puis de la qualité de l’enseignement et du leadership scolaire.
Agir sur cet environnement compte : réconcilier les parents avec l’école, en changeant la perception qu’ils en ont, c’est déjà offrir à l’enfant un terrain plus fertile pour apprendre.
Le cadre légal est clair : un centre de services scolaire doit valoriser l’éducation publique, mais aussi contribuer au développement social, économique et culturel de sa région.
Peut-on continuer à réduire ce qu’on appelle les « dépenses administratives » sans affaiblir l’environnement éducatif – la classe, l’élève et la communauté ?
Si l’école n’est plus ce lieu où la communauté se rassemble, où apprendrons -nous encore à faire société ?
Que reste-t-il de l’école quand elle cesse d’être un lieu d’appartenance ?
Mon père, de là-haut sur son nuage, doit nous regarder guitare à la main. Et j’aime croire qu’il fredonne encore, pour ses anciens élèves et pour nous tous, comme il le faisait si souvent à la porte d’un gymnase ou en classe. Juste pour nous rappeler que l’éducation, avant d’être une dépense, demeure une façon d’habiter le monde ensemble – et de s’y reconnaître.