Ce qui nous permet encore de débattre

Ce qui nous permet encore de débattre
Photo de Harry Spink sur Unsplash

Publié dans Le Devoir le 9 février 2026— section Idées.

Il y a quelques jours, à Saint-Hyacinthe, j’ai ressenti quelque chose de devenu rare. La sensation que quelque chose tient encore entre nous.

À titre de membre observatrice du Parti Québécois, présente au IIIe congrès d’orientation, j’ai assisté à des échanges où des femmes et des hommes venus de différentes régions, aux parcours et aux origines multiples, de générations diverses, parfois porteurs de visions opposées, ont pris le temps de débattre, de s’écouter, d’ajuster leurs positions et de trancher.

Les échanges prenaient racine dans le terrain. Certaines prises de parole s’appuyaient sur des années d’expérience, d’autres sur l’élan d’une jeunesse engagée. Les désaccords étaient nommés avec franchise. Personne n’en est sorti parfaitement d’accord. Et pourtant, les décisions ont été assumées collectivement, par vote.

Dans le contexte mondial actuel, cette expérience m’a profondément marquée.

Comme beaucoup, je ressens l’inquiétude qui traverse notre société. Elle s’invite dans les conversations, dans les silences, dans les questions qui reviennent. Je suis mère de quatre jeunes femmes dans la vingtaine, qui se demandent comment elles pourront, un jour, fonder une famille alors que se loger et se nourrir à prix abordables relèvent déjà du défi. Cette angoisse économique est bien réelle. Elle habite les cuisines autant que l’espace public.

Je l’ai aussi constatée dans ma vie professionnelle. De l’enseignement à la direction d’école, de la direction générale dans le réseau de l’éducation jusqu’au rôle de sous-ministre adjointe, j’ai vécu de près ce que la pression, l’urgence et les transformations incessantes font aux organisations publiques. Pénurie de main-d’œuvre, infrastructures insuffisantes, virage technologique accéléré, exigences croissantes de performance : le réseau avance sous contrainte permanente. Et lorsque tout devient urgent, le temps pour délibérer se rétrécit, l’espace pour écouter se referme, et la capacité de décider ensemble s’effrite.

Pendant longtemps, mes fonctions m’ont imposé un devoir de réserve. Ce temps est derrière moi. Aujourd’hui, je choisis de reprendre ma voix comme citoyenne engagée, pour contribuer au débat public avec la hauteur, la rigueur et la responsabilité que les temps exigent.

Ces derniers jours, l’espace public s’est animé autour de discours et de prises de position ravivant la place de l’histoire dans notre manière de penser l’avenir collectif. Les réactions ont été vives, parfois tranchées, révélant à quel point ces questions demeurent sensibles.

À Saint-Hyacinthe, ce moment m’a surtout rappelé l’importance des conditions qui rendent le débat possible. Une société avance moins lorsqu’elle réduit ses récits que lorsqu’elle se donne les moyens d’en débattre ouvertement. C’est là, à mes yeux, le cœur de toute souveraineté collective : la capacité, pour une société, d’assumer pleinement ses choix, d’en discuter librement et d’en porter collectivement la responsabilité.

Nous parlons beaucoup, et à juste titre, d’économie, de logement, d’inflation, d’insécurité financière. Ces enjeux sont urgents. Ils touchent les familles, les jeunes, les plus vulnérables. Les femmes et les minorités y sont souvent davantage exposées. Ils appellent des réponses solides et durables.

Mais l’expérience m’a appris ceci : une société ne se projette pas dans l’avenir uniquement à coups de chiffres ou de correctifs techniques. Elle avance lorsqu’elle se reconnaît capable de débattre de ce qu’elle est, de ce qu’elle veut devenir et de la manière don’t elle entend prendre en charge son avenir. Ou, cette capacité n’est jamais acquise. Elle s’érode quand le débat se referme, quand la peur remplace la délibération, lorsque l’urgence éclipse le sens.

Au congrès, j’ai vu une démocratie en action. Exigeante. Parfois inconfortable. Des prises de parole issues de générations différentes, portées par des parcours singuliers, des sensibilités parfois éloignées, mais réunies par un même souci : décider ensemble. Cette diversité n’a pas affaibli le débat. Elle l’a approfondi.

Dans une période marquée par l’insécurité économique, la crise du logement et des rapports de force internationaux de plus en plus brutaux, cette capacité devient précieuse. Lorsque les citoyens ont le sentiment d’être réellement entendus, que les décisions sont expliquées et que leur parole compte, l’inquiétude peut se transformer en capacité d’agir. À l’inverse, lorsque cette confiance s’érode, l’angoisse tend à isoler et à fragmenter le lien collectif.

À Saint-Hyacinthe, s’exprimait ce que nous avons encore, au Québec : cette capacité débattre, de confronter des visions du monde sans renoncer au respect, pour nous donner prise sur ce qui vient.

Dans le monde qui se dessine, préserver cette capacité devient une responsabilité collective. Pour les générations qui montent. Pour l’avenir du Québec et de notre langue. Et pour ce que nous choisissons de préserver d’humain dans nos valeurs et nos communautés.

Car ce qui nous permettra de traverser les tempêtes à venir ne sera pas seulement notre aptitude à répondre aux enjeux économiques. Ce sera notre capacité à décider ensemble, en toute responsabilité, du monde que nous voulons habiter et de celui que nous laisserons derrière nous.

Marie-Dominique Taillon